Accumulation d’affirmations invérifiables, procédés classiques de désinformation et de contradictions internes. Après analyse, c’est ainsi qu’il importe de considérer une publication apparue sur Facebook le 15 décembre 2025, sur une page dont l’administrateur serait basé à Ouagadougou, et qui prétend révéler une « enquête exclusive » sur le coup d’État manqué du 7 décembre au Bénin.
Le texte, qui accuse la France, via la DGSE (les services de renseignement français), d’avoir orchestré le coup en complot avec le Nigéria et dédouane des pays de l'Alliance des Etats du Sahel (AES) comme le Burkina Faso et le Niger, utilise aussi des procédés de désinformation basée sur le complotisme.
« La préparation du coup d’État a été orchestrée depuis l’Élysée et finalisée au Nigeria.», «Le lieutenant-colonel Pascal Tigri a été désigné d’office par la DGSE comme président de la Transition.», « La France souhaitait se présenter aux yeux du peuple béninois comme la sauveuse, alors qu’elle aurait joué à la fois le rôle de pompier et de pyromane». Ce sont là, de supposées révélations d’une publication relayée sur Facebook depuis le 15 décembre. (voir ici, ici, ici …) Sur la page Asalfo Yoss, la publication a totalisé plus de 300 partages et une centaine de commentaires au moment où elle est examinée par la rédaction de Badona, vendredi 19 décembre 2025.
Intitulé “BENIN: Que prépare la DGSE française pour inculper des autorités burkinabè dans le coup d’État manqué ?”, le texte qui se veut “une enquête exclusive” selon ses auteurs, présente des biais qui rendent son contenu douteux. La rédaction de Badona vous propose cinq (05) éléments d’appréciation.
1- Un texte qui imite le journalisme sans en respecter les règles
Dès le titre, la publication adopte les codes du journalisme d’investigation : « Enquête exclusive », « dossier que nous avons pu nous procurer », « sources proches de l’Élysée ». Pourtant, des éléments essentiels du travail journalistique sont absents :
- Aucune source clairement identifiée ou recoupée ;
- Aucun document authentifié ;
- Aucun média, journaliste ou institution cités nommément ;
- Aucune chronologie précise vérifiable.
- Pas de signature (nom d’auteur vérifiable)
Le lecteur est invité à croire sur parole un narrateur anonyme, ce qui constitue un premier signal d’alerte en matière de désinformation.
2- Des accusations graves sans preuves
Le cœur du récit accuse directement l’Élysée et la DGSE d’avoir planifié un coup d’État au Bénin. La publication accuse la France d’avoir manipulé à la fois des putschistes présumés et la garde présidentielle béninoise. Elle rend également le Nigéria complice actif de la réalisation du projet de coup d’Etat.
Pour ces graves accusations, aucune preuve matérielle n’est fournie au lecteur. Pas de documents, pas d’enregistrements authentifiés, pas de témoignages publics, pas de confirmations par des autorités indépendantes. Dans un contexte de tentative de déstabilisation d’un pays par la force armée, de telles accusations relèvent davantage de la rumeur que d'informations.
Le texte évoque un Colonel français, répondant au nom de Hervé qui aurait rencontré dans un premier temps le Lieutenant-colonel Pascal Tigri ainsi que certains officiers béninois dans l’objectif de leur proposer un deal visant à renverser le Président Patrice Talon. Sur cet extrait on peut relever que l’identité du présumé agent français est incomplète et qu’il n’a aucune fonction vérifiable. Ce procédé est souvent employé pour créditer auprès du lecteur/auditeur, des rumeurs généralement fabriquées.
3- Une construction narrative typique du complotisme
Le texte suit une tactique bien connue dans les opérations de désinformation visant à nuire à la réputation d’une cible désignée. Ici, il y a “un ennemi unique et omnipotent” : la France. Elle est présentée comme à la fois organisatrice du coup d’État, arbitre de son échec et manipulatrice de l’opinion régionale. Elle serait simultanément « pompier et pyromane ». Il y a à ce niveau un défaut de cohérence.
Ce type de récits, comme c’est également le cas ici, convoque aussi des sources invisibles mais omniscientes. « Certains agents du Quai d’Orsay », « des sources proches de l’Élysée », « des informations bien fondées » sont autant de formules vagues impossibles à vérifier qui servent à donner un vernis de crédibilité à la publication..
Le troisième degré de cette construction narrative est l’anticipation des preuves futures qui serviraient à démasquer le faux. Dans le cas d’espèce, les auteurs du texte affirment que des audios et vidéos générés par intelligence artificielle seront bientôt diffusés pour accuser l’AES. Ce procédé est classique. Il permet de discréditer à l’avance toute information future qui contredirait le récit.
A cet effet, il est important de noter qu’en stratégie de désinformation, une technique consiste à développer des théories conspirationnistes pour distraire l’attention du public et maintenir l’image positive d’un acteur.
4- Dédouaner des autorités des pays de l’AES
Au terme de la lecture, on se rend bien compte de l’objectif final de ce texte : exonérer par avance des autorités de l’AES de toute implication, tout en désignant un responsable extérieur unique.
Alors que dans les faits, on a pu observer de nombreuses publications d’apologie du coup d’Etat initiées par des activistes et des trolls soutiens des régimes militaires des pays de l’AES, le texte veut bien faire croire que “les communicants de l’AES, en particulier ceux du Burkina Faso, sont tombés dans le piège français”.
On s’aperçoit également que le texte présuppose qu'il n’est pas exclu que, dans les jours à venir, les réseaux sociaux soient inondés d’audios et de messages fabriqués, laissant croire à une implication de certaines autorités de l’AES. Cette allégation prémonitoire participe de la stratégie de défense de la réputation desdites autorités s’il advenait que les faits les mettent en cause dans cette tentative de coup d’Etat.
A cet effet, il est important de noter qu’en stratégie de désinformation, une technique consiste à développer des théories conspirationnistes pour distraire l’attention du public et maintenir l’image positive d’un acteur impliqué dans une action action répréhensible comme c’est le cas avec la tentative du coup d’Etat déjouée.
5- Des relais pro-AES, anti France et anti-CEDEAO.
Alors que dans les faits, on a pu observer de nombreuses publications d’apologie du coup d’Etat initiées par des activistes et des trolls soutiens des régimes militaires des pays de l’AES, le texte veut bien faire croire que “les communicants de l’AES, en particulier ceux du Burkina Faso, sont tombés dans le piège français”.
En s’intéressant aux profils des comptes ou pages qui ont relayé cette soi- disant enquête exclusive, un trait commun apparaît. Ils ont en commun la diffusion exclusive de contenus favorables aux dirigeants installés au pouvoir par les armes dans les pays de l’AES. L’administrateur de la page Assalfo Yoss, 59 000 followers, se présente comme un influenceur. Les données disponibles à son sujet sur Facebook indiquent qu’il serait basé à Ouagadougou, la capitale burkinabè.
Avec en photo de profil, le capitaine Ibrahim Traoré et en couverture une image sur laquelle sont réunis les trois dirigeants militaires du Mali, du Burkina et du Niger, la page intitulée “Ma Patrie Mon Combat”, 29000 followers se définit comme activiste “Panafricain, souverainiste, AES libre, Afrique libre”.
Légion AES, une autre page Facebook qui a également diffusé la publication, compte 52 000 followers. Comme la précédente, elle a aussi en photo de profil, le capitaine Ibrahim Traoré et en couverture une image sur laquelle sont réunis les trois dirigeants militaires du Mali, du Burkina et du Niger.
Avec ces profils comme relais, l’on se doute bien que le contenu du texte est bien rédigé à dessein.
A garder à l'esprit
En examinant cette publication, qui circule sur Facebook, Badona note qu’elle ne pose sur aucune source vérifiable, colporte des accusations graves sans preuves contre la France, met en scène une théorie du complot et s’efforce de mettre des activistes pro-AES à l’abri de toute accusation de complicité.
Ce type de contenus vise à embrouiller la compréhension des faits chez le public et à ternir l’image d’un ennemi désigné et sauver la réputation d’un acteur empêtré dans des projets sordides. Entre autres réflexes essentiels face à ce type de publications, il faut :
- se méfier des « enquêtes exclusives » sans signatures ni preuves ;
- s’abstenir de partager des contenus qui reposent uniquement sur des accusations anonymes.
- vérifier si des médias crédibles et indépendants confirment les informations ;
- distinguer faits établis, hypothèses et opinions ;
- Contacter un service de vérification comme Badona.
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