Une pétition en ligne affirmant avoir recueilli plus de 23 millions de signatures provenant de 170 pays pour réclamer l'exclusion définitive de l'Argentine de la Coupe du monde a fait le tour des réseaux sociaux. L'information a également été reprise par plusieurs médias. Pourtant, l'analyse de Badona révèle que les principaux arguments mis en avant par le site ne sont pas vérifiables.
Une demande d'exclusion à vie de l'Argentine de la Coupe du monde. Plus de 23 millions de signatures et une diffusion massive sur les réseaux sociaux. Tous les ingrédients semblaient réunis pour laisser croire à une véritable mobilisation internationale.
Pourtant, derrière cette prétendue pétition se cachait un site parodique qui a réussi à tromper de nombreux internautes et plusieurs médias. « La pétition Expulser l’Argentine du mondial frôle le record Guinness », a écrit le média pan-européen Euronews le 21 juillet 2026, un jour après la finale de la Coupe du monde entre l’Espagne et l’Argentine (1-0). Selon cette publication, exactement « 23 316 108 » personnes issues de « 170 pays » ont signé la pétition ”Argentina Out”, (Expulser l’Argentine, Ndlr), qui demandait à la FIFA d'exclure à vie l'Argentine de la Coupe du monde. Comme une traînée de poudre, les chiffres de la supposée pétition ont été repris par plusieurs médias, ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici, etc. Certains médias qui ont relayé cette information se sont contentés de la modifier plus tard en l’orientant sur l’enquête disciplinaire ouverte par la FIFA après la finale de la coupe du monde 2026, sans indiquer au lecteur que l’article initial était basé sur une prétendue pétition. D’autres ont tout simplement supprimé leurs articles comme s’ils n’avaient jamais existé.
La supposée pétition contre l’Argentine intervient dans un contexte où la FIFA, dont le président Giani Infantino, serait proche du joueur argentin Lionel Messi, est accusée de favoriser l’Argentine pour lui permettre de remporter la Coupe du monde 2026. Malgré l’élimination du Portugal en 8e de finale de ce mondial, les tensions historiques entre supporters de Messi (octuple Ballon d’Or: 2009, 2010, 2011, 2012, 2015, 2019, 2021, alors joueur au FC Barcelone et 2023 lorsqu’il était au PSG ) et de Cristiano Ronaldo (quintuple Ballon d’Or : 2008_joueur à Manchester United, puis 2013, 2014, 2015 et 2017, alors joueur au Real Madrid) n’ont pas cessé. Elles sont devenues parfois vives à chaque fois que l’Argentine franchissait une nouvelle étape dans la compétition. Pour certains internautes, tout était fait de sorte que l’Argentine soit sacrée championne du mondial 2026 après son sacre de 2022. Bien que les deux stars aient quitté les deux clubs espagnols pour d’autres clubs, respectivement aux Etats-Unis et en Arabie Saoudite, les rivalités entre leurs fans ne se sont pas arrêtées pour autant. Outre ces aspects, il y a également les rivalités sportives entre la France et l'Argentine, notamment depuis la défaite de l’Hexagone face au pays de Messi à la finale du mondial 2022 au Qatar.
Pour savoir de quoi il retourne, Badona, média béninois spécialisé en vérification a analysé le fonctionnement du site, ses conditions d'utilisation, ses différentes versions ainsi que les informations mises en avant. Les vérifications faites se déclinent en six (06) points.
Vérification n°1 : les 23 millions de signatures sont-ils vérifiables ?
Le premier argument avancé par le site est un compteur affichant plus de 23 millions de signatures
Nous avons recherché les éléments permettant de vérifier ce chiffre.
A l’analyse, on remarque que le site ne publie :
- aucune liste des signataires ;
- aucune méthodologie de comptage ;
- aucun audit indépendant ;
- aucun document permettant de confirmer que le compteur correspond à des signatures effectivement enregistrées.
Le nombre affiché repose donc uniquement sur les affirmations du site qui ne sont pas vérifiables.
Conclusion 1 : Impossible à vérifier.
Vérification n°2 : les signatures proviennent-elles réellement de 170 pays ?
Le site affirme également que les signataires proviennent de 170 pays. Mais, aucune preuve n’est fournie à cet effet. Aucune carte, aucune statistique détaillée, aucun tableau de répartition ni aucune base de données ne permettent de confirmer cette affirmation.
Conlusion 2 : Affirmation non étayée
Vérification n°3 : les conditions d'utilisation racontent une autre histoire
En consultant les conditions d'utilisation (voir capture d’écran), accessibles en bas du site, Badona constate que les auteurs présentent eux-mêmes ArgentinaOut comme un « site de divertissement à caractère satirique », créé par des supporters de football.
Le document précise notamment que :
- le contenu relève d'un « récit humoristique et satirique » ;
- il « ne constitue pas un reportage factuel » ;
- il « ne doit pas être interprété comme une véritable pétition officielle » ;
- il « ne garantit ni l'exactitude, ni la fiabilité des informations publiées ».
Autrement dit, les avertissements figurent sur le site lui-même, mais ils sont beaucoup moins visibles que le compteur affichant des millions de signatures.
Conclusion 3 : Le site précise lui-même que son contenu ne doit pas être interprété comme une véritable pétition.
Vérification n°4 : deux sites, deux présentations et deux nombres de signatures
Au cours des vérifications, Badona a constaté que la campagne est accessible à travers deux domaines distincts : « argentinaout.com » et « argentinaout.org».
En comparaison, les deux versions affichent des points de dissemblance. Elles ne présentent pas exactement les mêmes contenus ni les mêmes informations visibles. Par exemple, certaines mentions apparaissent plus clairement sur l'une que sur l'autre, notamment celles relatives au fonctionnement du compteur.
Alors que le site argentinaout.com affiche « 23 316 108 » comme nombre total de signatures recueillies par la pétition à la date du 20 juillet (date de sa clotûre) et même jusqu’à ce samedi 26 juillet où nous l’avons consulté pour la dernière fois, sur argentinaout.org, ce nombre est plus élevé : soit « 28 997 266 » à la même date de consultation. Mieux, en bas du compteur, le site argentinaout.org indique clairement : « Le compteur affiché est figé à la clôture de la campagne. Il ne s’agit pas d’un total de signatures vérifiées ».
Conclusion 4 : Les variations de statistiques et de présentation de deux versions de la plateforme “ArgentineOut" suggèrent plus de prudence sur la sincérité des données de la présumée pétition.
Vérification n°5 : une pétition ou un générateur de trafic ?
Au-delà des chiffres avancés, Badona a également observé le fonctionnement du site. Plusieurs liens et espaces présents sur les pages consultées ne renvoient pas vers des informations relatives à la campagne, mais redirigent les internautes vers des services tiers, notamment des plateformes de paris sportifs et d'autres sites commerciaux.
À eux seuls, ces renvois ne permettent pas d'affirmer que le site poursuit une activité frauduleuse. Cependant, ils montrent que le site ne se limite pas à héberger une pétition : il s'inscrit également dans une logique de génération du trafic à des fins publicitaires. Or, ce modèle est très souvent utilisé par des sites d'hameçonnage cherchant à tirer profit de contenus viraux.
Pour un internaute, ce type de redirection et la multiplicité des publicités Google adsens constituent un signal d'alerte.
Conclusion 5 : Le site est un générateur de trafic à des fins publicitaires
Vérification n°6 : Qui est derrière les sites ArgentinaOut ?
Badona a consulté les données d'enregistrement des deux noms de domaine utilisés par la campagne grâce au site : « Who is ? ». A la lecture des données disponibles sur ce site, il ressort que :
Argentinaout.com a été enregistré le 9 juillet 2026 auprès de NameCheap, un registraire de noms de domaine et un fournisseur d'hébergement web [américain fondé en 2000], connu pour sa protection de la vie privée et son choix d'extensions de sites. L'identité du titulaire du site est d’ailleurs masquée par le service « Withheld for Privacy ehf ».
Par contre, Argentinaout.org a été enregistré cinq jours plus tard, le 14 juillet 2026, auprès de Cloudflare Inc, un géant américain du web qui stocke des copies des sites sur ses serveurs partout dans le monde pour les afficher plus rapidement aux visiteurs, entre autres. Là encore, les données publiques ne permettent pas d'identifier le titulaire du site : elles apparaissent sous la mention « DATA REDACTED ».
Les deux domaines ont donc été créés à quelques jours d'intervalle en plein mondial 2026, mais les informations publiques disponibles ne permettent pas d'établir avec certitude qu'ils appartiennent à la même personne ou à la même organisation.
Le masquage des données WHOIS n'est toutefois pas une preuve de fraude. Des propriétaires de sites utilisent des services de confidentialité pour protéger leurs données personnelles.
En revanche, dans le cas présent, cette absence d'identification publique constitue un élément supplémentaire à prendre en compte, étant donné que la campagne se présente comme une mobilisation mondiale ayant recueilli des millions de signatures.
Conclusion 6 : Le propriétaire des deux domaines n'est pas identifiable publiquement à partir des données WHOIS disponibles. Leur lien avec une même personne ou organisation ne peut pas être établi sur cette seule base. Donc impossible de dire qui sont les vrais initiateurs de la supposée pétition.
Pourquoi cette histoire a-t-elle autant trompé internautes et médias ?
Comme évoqué plus haut, la prétendue pétition est intervenue dans un contexte où pèsent des soupçons de favoritisme de la FIFA à l'endroit de l’Argentine et Messi, sans oublier les débats sur les réseaux sociaux entre pro et anti-Argentine ou encore les fans de Messi et Ronaldo, dont l’hégémonie sur le football a laissé place à une rivalité historique.
Le succès de cette supposée campagne contre l’Argentine repose sur plusieurs facteurs qui inspirent spontanément confiance : un compteur spectaculaire (plus de 23 millions de signatures), un discours présenté comme une mobilisation mondiale et une forte viralité sur les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs ce que pense Jérôme Avocètien, factchecker à la radio privée CAPP FM au Bénin. “Et dans ce contexte, beaucoup ont confondu la popularité apparente à l'authenticité”, analyse-t-il.
Mieux, poursuit le factchecker, de nombreux internautes “ont cru à la pétition parce que le nombre annoncé était gigantesque”. Cérise sur le gâteau, insiste-t-il, “les médias, dont on ne peut même pas douter, en ont parlé”. Conséquence, les publications étaient massivement partagées sur les réseaux sociaux. Pour ce vérificateur, plusieurs rédactions ont privilégié le chiffres spectaculaire, aux questions essentielles qui auraient pu permettre de se rendre compte qu’il s’agit d’un site parodique.
“Qui est l'auteur de la pétition? Comment les signatures ont-elles été comptabilisées? Existe-t-il un contrôle indépendant du nombre annoncé? Est-ce que le site est crédible ou transparent ?” sont entre autres questions que les médias et les internautes devaient se poser face à cette supposée pétition selon Jérôme Avocètien.
Prosper Vondjehounko est journaliste sportif également à CAPP FM. Pour lui, le “fait que des suppoters argentins gardaient des affiches sur lesquelles ils revendiquaient les îles Malouines (Las Malvinas son Argentinas, lisait-on sur les affiches), en conflit entre l'Angleterre et l'Argentine (lors de la démi-finale entre les deux pays, Ndlr) est l’une des choses qui a fait croire que cette pétition pourrait être vraie”. Et pour cause, beaucoup ont analysé cela comme un "acte politique", renchérit Olivier Ribouis, coach formateur en fact-checking et expert en lutte contre la désinformation. Considérant cet acte comme "une ingérence politique", relève l'expert, alors que FIFA prôné une certaine distance par rapport aux faits d'actualités politiques, certains ont "critiqué cela comme un acteur de défiance vis-à-vis de la FIFA qui mériterait une sanction".
Autre fait non négligeable, ajoute Prosper Vondjehounko, “les incidents ayant émaillé la finale entre l'Espagne et l'Argentine ont aussi donné l'impression que cela (une exclusion de l'Argentine, Ndlr) pouvait être possible”. Toutefois, il confie n’y avoir pas cru parce que “ça ne se passe pas de cette façon dans le sport”.
La rivalité historique entre Messi et Ronaldo en est également pour quelque chose, appuie l'expert Olivier Ribouis. Pour lui, dans cette "rivalité entre les deux grandes stars contemporaines du football, les gens ont souvent pensé que Leo Messi est favorisé par la FIFA et par certaines instances dirigeantes du football dans l'attribution de ce qu'a été l'ensemble de ses mérites sportifs individuels, notamment les ballons d'or dont il est un octuple détenteur".
En remontant dans les recherches, il s'est avéré que les premiers médias qui ont donné échos à cette pétition sont des médias français de renom. D'autres médias ont fait le relais en citant les premiers. Pour Olivier Ribouis, ce qui justifierait aussi le succès de cette pétition présumée auprès des médias, "c'est également les rivalités historiques entre l'Argentine et la France...mais aussi les critiques racistes visant l'équipe de France auprès des pays d'Amérique du Sud".
Selon lui, tout cela nourit un certain "ressentiment" auprès de la presse sportive française. "Tout naturellement, cette pétition pourrait être accueillie à leur niveau comme une information qui réjouirait leur public. C'est aussi ça, le désir effréné de produire un contenu qui attirerait, qui rencontrerait beaucoup plus l'adhésion du public", analyse l'expert en fact-checking.
Les indices repérés par Badona
- Un compteur de signatures impossible à vérifier.
- Une affirmation de 170 pays sans preuve accessible.
- Des conditions d'utilisation présentant le site comme satirique.
- Une absence de garantie sur l'exactitude des informations publiées.
- Deux domaines présentant des différences de contenu.
- Des redirections vers des sites commerciaux, notamment des plateformes de paris sportifs.
Conclusion générale : Il s’agit d’un site trompeur. Rien ne permet de vérifier indépendamment les 23 millions de signatures ni l'affirmation selon laquelle elles proviendraient de 170 pays. Et surtout, les conditions d'utilisation du site indiquent que son contenu relève de la satire, ne constitue pas un reportage factuel et ne doit pas être interprété comme une véritable pétition officielle. Cette affaire rappelle qu'une information virale ne doit jamais être jugée à l'apparence de son site ou au nombre impressionnant qu'elle affiche.
En plus, selon les recherches de Badona, il n’y a pas encore de sélection nationale ou de club qui ait reçu d'exclusion définitive ou « à vie » des compétitions de la FIFA. Les suspensions et ou exclusions sont temporaires (applicables aux tournois en cours) soit futures. Ainsi, les sélections et clubs peuvent être condamnés à une « expulsion d'une compétition en cours ou de compétitions futures (Confère code disciplinaire de la FIFA_dispositions générales_ mesures disciplinaire, point 3-i) ». Autrement dit, même la FIFA dans on règlement ne prévoit pas une expulsion à vie d’une sélection ou d'un club de n’importe laquelle de ses compétitions.
Encadré 1 : Les signaux d'alerte
Dans cette supposée campagne contre l’Argentine, Badona a identifié 5 signaux :
- compteur non vérifiable ;
- affirmation des « 170 pays » sans preuve ;
- absence d'audit indépendant ;
- conditions d'utilisation qualifiant le site de satirique ;
- absence de portée juridique de la pétition.
Encadré 2: Comment Badona a procédé
Après avoir montré que les chiffres et autres données avancés par ce site ne sont pas fiables ou vérifiables, voici la méthodologie qui a permis d'arriver aux conclusions sus-évoquées :
- Analyse de la page d'accueil.
- Lecture des conditions d'utilisation.
- Vérification des mentions légales.
- Recherche des preuves des chiffres avancés.
- Lecture du règlement de la FIFA.
Faites attention aux messages douteux et n’hésitez pas à contacter Badona pour nous soumettre vos contenus (photo / vidéo / courrier/ texte) pour vérifications !
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